Un faisceau d’indices inquiétants
Dans un domaine un peu rébarbatif, le droit administratif, il existe une méthode, dite du « faisceau d’indices », utilisée par les tribunaux pour déterminer le caractère public ou non d’un établissement. Quel rapport avec l’analyse politique, me direz-vous ?
Nous allons utiliser la même méthode pour juger du caractère démocratique ou non de notre système politique aujourd’hui. Le postulat de départ est le suivant : un indice, considéré seul, ne fournit qu’une présomption incertaine et susceptible de contestation. C’est la multiplication et l’accumulation d’indices concordants qui permettent de démontrer qu’une véritable tendance existe.
Dans cette analyse, nous allons voir que, étudiés individuellement, ces indices ne semblent pas représenter un risque sérieux pour la démocratie et peuvent souvent trouver une justification opérationnelle, en général basée sur « l’efficacité », même si celle-ci donne déjà lieu à moult débats. Considérés en bloc, ils constituent le faisceau de présomptions d’une menace grave contre la démocratie.
Voici donc une liste, non exhaustive bien sûr (vous pourrez la compléter…), un pot-pourri inquiétant de ces indices. Cette liste, un peu longue, est classée en 4 grandes rubriques : fonctionnement des institutions, médias, enseignement et social, libertés publiques (justice et police).
Fonctionnement des institutions
- accentuation du phénomène de cour au mépris des institutions républicaines (explication officielle : efficacité). Premier ministre marginalisé au profit d’une cour (G4, 5, 6 ou 7 selon le bon vouloir du prince) de ministres dévots et de conseillers du Président, le pouvoir se concentre et « s’absolutise », par souci d’efficacité diront certains.
On peut bien entendu rappeler la célèbre citation de Lord Acton selon laquelle « si le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument » mais aussi et surtout celle de Nietzsche : « Toute forme d’absolu relève de la pathologie. »
- contrôle et mise sous le boisseau de l’opposition parlementaire (encore) existante (explication officielle : efficacité du travail parlementaire, l’opposition faisant de l’obstruction) : encadrement de plus en plus fort du droit d’amendement (« l’affaire » du 21 janvier à l’Assemblée), mise en cause orchestrée par l’Élysée de personnalités politiques d’opposition (« l’affaire » Julien Dray).
Dans ce second cas, Tracfin, cellule française de lutte antiblanchiment, est utilisée pour « flinguer » médiatiquement un membre de l’opposition, sans préjuger de l’affaire au fond.
Médias
- concentration des médias d’information (explication officielle : il faut des groupes de presse puissants capables de jouer un rôle de premier plan au niveau international) : Hachette/Lagardère, TF1/Bouygues, Le Monde/Bolloré… et un Sarkozy familier et « frère » de ces trois patrons, qui n’hésite pas à faire limoger le directeur de la rédaction de Paris Match, coupable d’avoir laissé paraître un reportage déplaisant au prince.
Plus les médias se concentrent, au profit des amis du Président, moins les critiques fusent : il n’y a plus aujourd’hui de grand média populaire critique du pouvoir. Seuls les « intellectuels » qui surfent sur le Web ont accès, comme les lecteurs de La Lettre du Lundi, à des analyses véritablement critiques des décisions de l’exécutif.
- fin de la publicité sur les chaînes du service public et nomination de leur président par l’Élysée (explication officielle : améliorer la qualité des programmes, mettre fin à l’hypocrisie quant à la dépendance du président de France Télévisions vis-à-vis du pouvoir politique). En réalité, on met sous complète tutelle financière et politique un système d’information beaucoup plus critique du pouvoir que ne le sont les chaînes privées.
En cas de « dérapage » (au cas où les journalistes n’obéiraient pas à leur patron nommé par le pouvoir), il suffira de fermer le robinet financier sous prétexte de rationalisation, nécessité budgétaire, redéploiement des crédits, équilibre budgétaire, etc. (peu importe le prétexte officiel, celui-ci est déjà prêt à être mis en œuvre au cas où…).
- menaces et pressions sur les journalistes (explication officielle : défense des droits des citoyens) : patron de Libération gardé à vue pour un prétexte futile, contrôle complet de la presse encadrée et tenue à distance lors des déplacements de Sarkozy… autant de méthodes qui font plus penser à la Russie de Poutine qu’à une démocratie occidentale ouverte et soucieuse de favoriser la diversité d’opinions.
- presse laudative de l’omni-président : Le Point compare ainsi Sarkozy à Bonaparte, jouant sur l’inconscient collectif favorable au « petit caporal », où Bonaparte est le « gentil » et Napoléon le « méchant ».
Dans cette bataille de la communication, chaque panneau d’affichage payé par un groupe de presse contribue à faire de Sarkozy une figure charismatique, héritière et continuatrice des grands moments de l’histoire de France.
Enseignement et social
- destructuration du service public de l’enseignement (explication officielle : tout va très bien, le niveau monte) en lui donnant de moins en moins de moyens, en le « parcellisant » via la semestrialisation des enseignements, la ghettoïsation des élèves, c’est-à-dire en proposant une culture en miettes, ou plutôt des miettes de culture.
Résultat : pas de réflexion globale, de vue d’ensemble, l’enseignement étant entièrement tourné vers le parcellaire (objectif officiel : efficacité, adaptation au « marché du travail »), la formation d’ilotes ou d’epsilons, comme dans Le meilleur des mondes.
- volonté systématique de diviser les catégories sociales, professeurs contre parents d’élèves, fonctionnaires contre salariés du privé… (explication officielle : abolition des privilèges). C’est la communautarisation de la société, une volonté manifeste d’aller vers une société « à l’américaine » où les rapports sociaux ne sont plus régis que par la force, où l’intérêt général est celui du groupe social dominant.
Or, une démocratie, c’est la volonté de vivre ensemble en partageant des objectifs et une espérance. Dans le cas contraire, on n’a plus une démocratie mais la domination des plus forts par les plus faibles : en clair, les riches dominent les pauvres, c’est le régime ploutocratique.
Libertés publiques (police et justice)
- fusion police-gendarmerie (explication officielle : souci d’efficacité). Placée sous l’autorité du ministre de l’Intérieur, la police est, depuis que les syndicats républicains ont été méticuleusement démantelés, devenue un instrument du pouvoir politique.
Ce n’est pas le cas de la gendarmerie, de tradition républicaine et plus soucieuse de défendre l’intérêt supérieur de la nation que les intérêts du pouvoir en place. En plaçant, pour des raisons « d’efficacité », la gendarmerie sous le contrôle du ministre de l’Intérieur, Sarkozy a volontairement rompu l’équilibre des pouvoirs répressifs au profit d’une entité qu’il dirige directement.
- multiplication des fichiers visant à contrôler la population (explication officielle : prévention et répression de la délinquance) : EDVIGE, EDVIRSP, STIC, JUDEX, CRISTINA, FNAEG, FAED, FPR, SALVAC, ELOI, FAED… la liste est loin d’être exhaustive. Difficile de passer au travers des mailles aussi serrées des fichiers du ministère de l’Intérieur ou de certains organismes militaires.
Résultat : un « flicage » accru des citoyens dont même les faits et gestes licites et constitutionnellement protégés (droit de grève, adhésion à une association ou à un parti politique…) font aujourd’hui l’objet d’un contrôle policier.
- disparition du juge d’instruction, enquêtes sous contrôle du parquet (explication officielle : efficacité). En clair, le garde des Sceaux et l’exécutif pourront étouffer encore plus facilement qu’aujourd’hui les affaires politico-financières délicates…
Cette liste est malheureusement loin d’être exhaustive. Médias sous contrôle, contre-pouvoirs institutionnels effacés, justice aux ordres de l’exécutif, enseignement produisant massivement des epsilons et non des citoyens doués de pouvoir critique, opposition parlementaire muselée et déstabilisée, le faisceau d’indices inquiétants est bien présent, démontrant que nous sommes en marche vers une « démocratie sous contrôle », un régime autoritaire et oligarchique qui n’aura bientôt plus de république que le nom.
Lundi
© La Lettre du Lundi 2009