Le divorce européen
J – 111 jours : dans moins de 4 mois se dérouleront les prochaines élections européennes. L’enjeu ? Le renouvellement des 785 députés européens, au sein d’un Parlement aujourd’hui dominé par la droite, sous la bannière Parti populaire européen. Lors des dernières élections en 2004, les électeurs français avaient envoyé à l’Assemblée 78 députés, dont 31 socialistes, 17 UMP, 11 UDF…
Depuis cette date, le non au Traité constitutionnel européen a constitué un désaveu cinglant à la manière dont l’Europe se construit. Nos gouvernants, montrant le peu de cas qu’ils font du suffrage universel, ont fait approuver par députés et sénateurs le traité de Lisbonne, renforçant un peu plus la cassure entre institutions européennes et citoyens européens.
Ce divorce entre l’Europe et ses citoyens a pour origine deux raisons essentielles.
En premier lieu, les citoyens européens, et notamment les citoyens français, perçoivent l’Europe comme un outil de destruction des institutions sociales, des services publics et des « amortisseurs sociaux » mis en place au plan national : dérégulation et ouverture à la concurrence des transports, de la poste, des télécommunications, de la protection sociale. Dans quel but ? Au profit de qui ? La protection des consommateurs ? Personne n’y croit, et ce pour d’excellentes raisons : mises en place sous l’influence des lobbies qui gravitent autour de la Commission et des autres institutions européennes, ces « restructurations » n’ont profité qu’à des multinationales qui se sont partagées les morceaux d’un excellent gâteau.
Les notions de service public, de recherche de l’intérêt général, ont été sacrifiées au profit d’un présupposé, d’un dogme, d’une nouvelle religion mercantiliste : la loi du marché et les vertus supposées du libre-échange. Et même si les faits sont têtus (par exemple, chaque fois que les marchés de l’énergie ont été ouverts à la concurrence, on a assisté à une augmentation des prix pour le consommateur, une moindre sécurité des approvisionnements, une dégradation des outils de production), les Trissotin continuent à mettre en œuvre des recettes qui ne fonctionnent pas.
Ce que les citoyens européens appellent de leurs vœux, ce n’est pas un nième opérateur privé dans tel ou tel secteur, venant s’ajouter à ceux déjà existants, mais un véritable service public européen, au service des consommateurs et non des entreprises. Choquant, non ? Oui, car contraire au mantra qu’on nous serine depuis des années, selon lequel le « marché » doit être concurrentiel et libre-échangiste. Non, si on est véritablement démocrate et que la démocratie consiste à écouter la voix des citoyens, à se conformer à leurs décisions, non à essayer de les contourner.
Seconde raison de défiance exprimée par les citoyens européens : l’Europe est incapable de les protéger contre la concurrence et les menaces économiques extérieures. Quel « modèle social européen » peut-on mettre en place lorsque les entreprises européennes choisissent de délocaliser leur production dans des dictatures à bas salaires, lorsque ces pays (Chine en tête)
inondent tous les secteurs du marché (y compris la haute technologie) de produits fabriqués par des demi-esclaves, soumis à un des systèmes politiques le plus brutal et totalitaire de la planète ? Idéologie d’une « libre » concurrence non adaptée aux véritables besoins, idéologie d’un « libre » échange ayant pour principale résultante l’appauvrissement des salariés européens, telles sont les raisons de la défiance que suscitent aujourd’hui les institutions européennes.
S’ajoute à cela l’attitude pitoyable des femmes et hommes politiques nationaux, qui choisissent systématiquement de se défausser sur l’Europe dès qu’une décision impopulaire doit être prise. Tout est « la faute à l’Europe », devenue le bouc émissaire et le repoussoir politique des petits princes locaux.
Si l’on prend la peine d’écouter les citoyens et de traduire en propositions concrètes leurs aspirations politiques, une piste se dégage : la nécessité de mettre en place un protectionnisme européen. Nous parions aujourd’hui que c’est autour de ce thème que se structurera la campagne pour les élections européennes. Dans cette affaire, les séparations classiques entre droite et gauche vont se brouiller, au profit de nouveaux clivages politiques.
Le risque, c’est de confondre protectionnisme européen et repli sur soi, de jeter le bébé avec l’eau du bain, de jouer les nationalismes contre l’Europe alors qu’il s’agit, pour le bien de cette même Europe, d’adopter une nouvelle vision politique et économique.
La condition du succès pour mettre en place cette nouvelle politique économique, c’est l’axe franco-allemand. Protectionnisme européen et service public à l’européenne ne pourront se dessiner que si Paris et Berlin s’accordent sur la marche à suivre, face à un Royaume-Uni, vassal des États-Unis, qui pèsera de tout son poids en faveur du libre-échange et saura rallier à lui les pays de l’ex-Europe de l’Est. Un beau challenge en perspective…
Lundi
© La Lettre du Lundi 2009