L’éternel recours au Prince

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La pièce a été jouée mille fois, ad nauseam. Mais, sous la présidence Sarkozy, elle est devenue caricature avec, à chaque fois, un scénario identique :

       Acte 1 : une crise (Guadeloupe, enseignants, paysans, ostréiculteurs…), en général déclenchée soit par un projet de loi mal ficelé, soit par la misère économique ;

        Acte 2 : un ministre qui commence à négocier et, quoi qu’il fasse, se grille peu à peu dans cette négociation (à ce moment-là, son Premier ministre et le chef de l’État le houspillent : « Tiens bon, ne cède rien, on te soutient à mort ! ») ;

        Acte 3 : un désaveu plus ou moins direct du ministre par le Président qui choisit alors de le court-circuiter : réception à l’Élysée des représentants des manifestants, nomination d’un médiateur ou d’une commission, retrait ou édulcoration du projet de loi contesté, « enveloppe budgétaire » et hop, c’est reparti jusqu’à la prochaine crise.

S’ajoute à cela le fait que, de plus en plus fréquemment, ce ne sont pas les représentants des « corps constitués » des protestataires qui sont en première ligne de la négociation mais les responsables « spontanés » de ces mêmes protestataires.

Schématiquement, après que les voies « normales » de la négociation aient échoué, l’accord ou l’arrangement final ne s’effectuent qu’entre la tête de l’État et les représentants des manifestants, contestataires, protestataires…

Tout au long de cette affaire, la majorité des commentaires porte alors sur le fait de savoir « comment Sarkozy va gérer la crise », quel préfet ou ministre il révoquera au passage, quel lapin il sortira de son chapeau. Bref, tout s’articule et se cristallise autour des faits, gestes et décisions du Prince.

Une belle leçon de démocratie ? Non, tout le contraire. Une belle leçon d’absolutisme ou de dictature. Au sens premier du terme, le dictateur, c’est le magistrat romain auquel, compte tenu de circonstances exceptionnelles qui menacent la République, on attribue tous les pouvoirs mais pour une durée limitée.

Le problème, c’est que ces circonstances exceptionnelles sont désormais permanentes. Pour quelles raisons ?

Avant tout parce que la concentration des pouvoirs à l’Élysée et dans la personne du Président a aujourd’hui atteint un tel degré que tout « manifestant » sait parfaitement que c’est là que se prendra la décision finale. Alors, à quoi bon négocier avec des loufiats ?

Quand le chef de l’État s’essuie les pieds sur ses ministres, leur décoche mille petites phrases assassines et désobligeantes, fustige les magistrats, houspille les députés, viole les dispositions légales (voir la récente nomination de François Pérol), révoque les préfets comme des valets et conchie les élus locaux (par exemple, en leur annonçant par voie de presse la suppression de la taxe professionnelle, source majeure de financement des collectivités locales), il ne faut pas s’étonner que les Français, à leur tour, considèrent comme moins que rien les lois et les corps intermédiaires : l’exemple vient d’en-haut et le message implicite qu’essaie de faire passer le Prince aux Français (« tous des cons, sauf vous et moi ») joue sur les instincts et les ressorts les plus primitifs du comportement humain.

Nicolas Sarkozy est, de loin, le Président le moins cultivé, le plus égocentrique et le plus infantile de la Cinquième République. Conséquence tragique, ses traits de caractère deviennent, plus ou moins consciemment, une norme de référence, voire un exemple à suivre pour l’ensemble de ses concitoyens. D’où le dédain affiché vis-à-vis des revendications « intellectuelles » (enseignants, chercheurs, étudiants…), la violence des réactions et la forme émeutière que prennent parfois les manifestations et, surtout, le caractère d’un « caïdat » que prend la Cinquième République. Tout se règle avec le chef, le capo del capo, entouré de ses hommes de main (G6, G7, les conseillers…), loin des « autres », lesquels sont des « cons » qui « n’ont rien compris ».

On ne grandit ni la fonction de Président ni la République à diriger cette dernière comme le ferait un gang qui met un quartier en coupe réglée. La France n’est ni une cour d’école ni le Chicago des années 30, elle mérite évidemment mieux que cela.

La « fausse bonne solution » serait de se contenter de remplacer un mauvais Prince par un bon : en plaçant tous nos espoirs dans un homme (ou une femme) « providentiel », nous contribuerions à renforcer le caractère bonaparto-monarchiste du pouvoir en France et à rester éternellement mineurs, au sens où l’entend Kant, pour lequel « la minorité, c’est l’impuissance à se servir de sa raison sans être guidé par autrui ». Tout aujourd’hui y concourt : les médias bien sûr mais aussi les institutions. Depuis que le mandat présidentiel a été porté à cinq ans, la cohabitation est de facto devenue impossible, consacrant ainsi la toute-puissance du Président.

Des critiques de cette évolution ? On en entend bien sûr du côté de la gauche, de François Bayrou, mais aussi, fait plus intéressant, de la part de députés et sénateurs UMP, conscients de la dérive du régime vers une parodie de démocratie.

Mais la véritable riposte vient aujourd’hui des citoyens, et notamment de la blogosphère. C’est là que naissent les nouvelles idées, que germe une approche politique véritablement différente et innovatrice. Par de nombreux aspects, l’activité de la  blogosphère de 2009 s’apparente à celle des salons, sociétés et loges des années 1780. Les Lumières sont là, plus dans les allées du pouvoir.

Lundi
© La Lettre du Lundi 2009

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