Puissance du peuple, puissance des émotions
Lorsqu’une émotion, une idée, une volonté ou un état d’esprit sont largement partagés dans la population d’un pays, d’une région, le peuple peut faire bouger les lignes de façon inattendue.
Plusieurs exemples récents illustrent combien les émotions ou idées, la volonté ou l’état d’esprit peuvent, une fois traduits en mots, révéler une extraordinaire puissance :
- Les mouvements en Guadeloupe et Martinique montrent comment les manifestations populaires sans violence (à l’exception des inadmissibles pressions sur les commerçants pour qu’ils ferment boutique) peuvent déboucher sur des changements, malgré l’opposition des possédants locaux et de leurs représentants, malgré l’attentisme, voire la connivence avec ces derniers, des pouvoirs publics locaux et du gouvernement métropolitain.
Il s’agit bien de manifestations populaires, qui ne se limitent pas aux forces du collectif LKP qui les a préparées et conduites. Songeons qu’au plus fort de ces mouvements, des milliers de personnes étaient dans la rue en Guadeloupe et en Martinique (selon la police). À l’échelle de la métropole, les mêmes pourcentages de la population correspondraient à des millions de personnes !
Pourquoi ce soutien populaire exceptionnel ? Le slogan « La Guadeloupe est à nous » était profondément en phase avec l’état d’esprit de la population, excédée par l’emprise de quelques-uns sur l’économie de l’île et les abus de position dominante de ces derniers : il traduisait un profond désir d’être respecté.
- Le gouvernement français n’en finit pas de « détricoter » son projet de loi LRU sur la réforme des universités, sous la pression des manifestations de rue et d’occupation des universités par des enseignants-chercheurs et des étudiants. Notons la puissance de l’outil internet utilisé par les premiers pour populariser et coordonner leur mouvement. Qu’est-ce qui a enflammé les enseignants-chercheurs ? Le mépris affiché par Nicolas Sarkozy à leur égard dans son discours du 22 janvier 2009 : la vidéo de ce discours continue à circuler sur internet, entretenant la colère de cette population.
- Les lycéens. Le ministre Xavier Darcos a, en janvier 2009, reporté d’un an son projet de réforme du lycée. Là aussi, ce sont les manifestations de rue qui lui ont fait prendre la décision de sonner la retraite sur ce projet. Qu’est-ce qui a poussé les lycéens dans la rue ? Sans doute la tentative du ministre de passer en force, comme il avait réussi à le faire pour sa réforme des RASED (réseaux d’aide aux élèves en difficulté) dans le primaire, a heurté le besoin des lycéens d’être écoutés. Plus profondément, la peur de ne trouver à la fin de leurs études que des emplois mal payés a été réactivée par la crise qui secoue le monde entier.
- Enfin, les deux manifestations organisées par les syndicats de salariés en France le 29 janvier et le 19 mars 2009 sur les thèmes du pouvoir d’achat et de l’emploi vont-elles suffire à changer la politique du gouvernement sur ces deux points ?
Cela n’est pas certain, faute d’un sentiment commun suffisamment fort pour contrer l’incessant « story-telling » (c’est-à-dire la politique de communication consistant à mettre en scène chaque jour un événement, heureux ou tragique, pour distraire les citoyens des difficultés de leur vie quotidienne) de Nicolas Sarkozy, de ses conseillers et ministres pour faire oublier aux Français les vrais problèmes.
Rendez-vous le 1er mai 2009 quand, pour la première fois depuis la Libération, huit organisations syndicales (CFDT, CFE-CGC, FO, CFTC,CGT, FSU, Solidaires, UNSA) vont manifester ensemble.
Si l’on regarde maintenant vers les pays étrangers, souvenez-vous de la « révolution de velours » en Géorgie et de « la révolution orange » en Ukraine , toutes deux motivées par la peur du grand voisin russe : elles ont réussi à chasser les gouvernements pro-russe de ces deux pays de l’ex-Union Soviétique. Peut-être est-ce ce qui est en train de se produire cette semaine en Moldavie. En Italie, d’immenses manifestations, engendrées par la colère devant l’impunité de « la pieuvre », furent organisées en soutien des magistrats italiens engagés dans le combat contre la mafia. Curieusement (!), on assiste ces derniers mois à l’arrestation de chefs mafieux recherchés depuis des décennies.
En Argentine les défilés des mères de disparus sous la dictature ont contribué à l’arrestation du capitaine Ortiz, organisateur des tortures dans les locaux de l’École Supérieure de Mécanique de la capitale.
En Espagne les manifestations monstres contre l’ETA exprimant la peur des attentats de l’organisation terroriste basque ont obligé le gouvernement socialiste de Zapatero à stopper sa politique de la main tendue et à renforcer la coopération policière avec la France : les arrestations en France de membres espagnols de l’ETA se multiplient ces derniers mois. Le « problème » ETA n’est pas résolu, mais les lignes ont bougé, y compris dans les partis politiques de la région autonome basque qui ont récemment pris leurs distances avec l’organisation terroriste.
Quelle émotion, quelle idée, quelle volonté mobilisera le peuple français demain et après-demain ?
La colère suscitée par les annonces à répétition de l’attribution aux patrons de grandes entreprises françaises de stock-options, bonus et autres parachutes dorés extravagants, sera-t-elle calmée par le décret du 31 mars interdisant ceux-ci dans les entreprises aidées par l’État ?
Dans la recherche des mots à proposer pour donner corps à un désir mal formulé de bouleverser l’état du pays, les blogs peuvent peut-être permettre de déceler des « signaux faibles » de ce qui pourrait enflammer les foules. Quel est le signal faible, ou le signal tout court, que véhiculent aujourd’hui les blogs ?
Mardi
© La Lettre du Lundi 2009