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Le point de basculement

Dimanche, mai 17th, 2009

Lorsque les historiens de la seconde moitié du XXIe siècle analyseront, avec le recul nécessaire, l’évolution des rapports de force internationaux dans les 10 ou 15 premières années de ce siècle, ils essaieront de déterminer le point de basculement, le moment où les États-Unis ont cédé à la Chine le leadership mondial.

Parmi les signaux qui permettront de déterminer ce point de basculement, il est un élément qui ne trompe pas : alors que l’État américain s’endette au-delà du raisonnable pour soutenir ses banques et son économie (voir Le jour où le dollar s’effondrera), la Chine profite des circonstances pour atteindre deux objectifs :

sécuriser ses approvisionnements énergétiques.

renforcer ses capacités technologiques.

Quelle est la stratégie employée pour atteindre ces objectifs ? Découvrons-là ensemble. Elle met en scène deux types d’acteurs qui respectent, pour le moment, une règle cardinale.
  
  
Premier acteur : les sociétés chinoises

Elles multiplient en ce moment les investissements à l’étranger dans le domaine énergétique ou technologique. Deux exemples, la liste ci-dessous étant bien sûr très loin d’être exhaustive.

Le 12 février, le groupe d’État Chinalco a déboursé 19,5 milliards de dollars pour augmenter à 18 % sa participation dans la société anglo-australienne Rio Tinto, deuxième groupe minier au monde. C’est à ce jour l’investissement chinois le plus important dans une société occidentale.

Le 19 février, China Development Bank a accordé un prêt de 10 milliards de dollars au groupe pétrolier brésilien Petrobras. Parallèlement à ce prêt, Petrobras s’est engagé à livrer un minimum de 100 000 barils de pétrole à China Petroleum & Chemical Corp.

Comme on le voit, ce type de « deal » permet de sécuriser les approvisionnements énergétiques chinois, les formules utilisées (prises de participation majoritaires ou minoritaires, prêts garantis par des approvisionnements) étant très variées. Des accords de ce genre ont également été conclus en Russie, au Venezuela… et en Iran. Ils auront bien sûr des répercussions sur la politique étrangère chinoise, dont le soutien explicite ou implicite à tel ou tel pays s’expliquera par l’existence de tels accords.

Et dans le secteur technologique ? L’exemple est à nos portes : pour 3 millions d’euros (seulement, pourrait-on dire…), la société chinoise Weichai Power vient de s’offrir le français Moteurs Baudouin, société spécialisée dans les moteurs diesel et groupes de propulsion destinés à des applications marines ou terrestres.

Cerise sur le gâteau, Moteurs Baudouin est un fournisseur de la Marine nationale (propulsion de vedettes et de remorqueurs) et de l’Armée de terre (notamment du moteur de l’AMX-10RC, engin blindé de reconnaissance, dont quelques exemplaires sont utilisés en Afghanistan). Une société désormais contrôlée par les Chinois est donc un fournisseur attitré de la Défense nationale…
  
  
Second acteur : l’État chinois

L’État chinois utilise ses énormes réserves de liquidités pour prêter à des pays qu’il souhaite faire entrer dans sa zone d’influence.

Ainsi, dans le domaine pétrolier, en sus du prêt de 10 milliards de dollars à Petrobras mentionné ci-dessus, il a prêté (directement ou indirectement, par l’intermédiaire de banques qu’il contrôle), 35 autres milliards en moins de deux mois, de février à avril 2009 : 25 milliards à la Russie, 4 au Venezuela, 1 à l’Angola et 5 au Kazakhstan. Tous ces accords sont du type « prêt contre pétrole » (ou contre gaz) et permettent aux Chinois de sécuriser leur approvisionnement énergétique.

Cette stratégie pétrolière chinoise contraste bien évidemment avec les options prises par les Américains, notamment en Irak : la guerre dans ce pays a déjà coûté près de 800 milliards de dollars, pour une sécurisation des approvisionnements en pétrole irakien bien aléatoire.

En janvier, Pékin a prêté 34 milliards de dollars à la République démocratique du Congo, dont le sous-sol regorge de minéraux. Deux ans auparavant, la banque chinoise Exim avait déjà prêté 8,5 milliards de dollars à la RDC pour réaliser des travaux d’infrastructure dans le secteur minier, prêt partiellement remboursable en titres miniers. Compte tenu des montants en jeu et de la piètre qualité de la gestion des finances publiques dans ce pays, on peut parler d’une véritable mainmise chinoise sur les ressources minières de l’ex-Zaïre.

Plus anecdotique mais significatif d’une stratégie tous azimuts, le gouvernement serbe a annoncé fin avril qu’il négociait un prêt de 200 millions de dollars avec la Chine afin de construire un pont sur le Danube.

Beaucoup moins anecdotique et très significatif d’une stratégie impériale, la Chine s’est lancée dans une aventure infiniment plus ambitieuse qui lui permettra, entre autres, de sécuriser ses approvisionnements énergétiques pour plusieurs siècles : la conquête de la lune, que le gouvernement chinois a officiellement programmée pour 2024 !

Objectif affiché : extraire du sol lunaire de l’helium 3 qui, utilisé dans des centrales nucléaires à fusion contrôlée, permettrait de produire des quantités considérables d’énergie, sans aucun résidu radioactif. Ouyang Zihuan, responsable du projet, estime qu’il existe 1 à 5 millions de tonnes d’helium 3 sur la lune et que les besoins de la Chine sont de l’ordre de 10 tonnes par an…
  
  
Une règle cardinale

Elle est extrêmement simple : ne pas provoquer directement les États-Unis. Pas de prise de contrôle spectaculaire d’une société américaine. La stratégie chinoise est celle du joueur de go : encercler l’adversaire, l’étouffer sans jamais le provoquer ni chercher la confrontation directe.

Deux raisons sous-tendent cette stratégie :

● d’une part les Chinois n’ont pas oublié l’échec subi en 2005, quand ils essayèrent en vain de racheter la compagnie pétrolière américaine Unocal, se heurtant à l’opposition politique de Washington ;

● d’autre part , compte tenu de l’état du système financier mondial et de la situation du dollar, investir aujourd’hui aux États-Unis présente un risque majeur. Autant laisser le château de cartes s’écrouler (quitte à l’aider un peu…) pour ramasser ensuite à vil prix les meilleurs morceaux dans la panique générale.

  
  
En guise de conclusion

Il y a 26 siècles, le fameux général chinois Sun Tzu énonçait que « la meilleure stratégie est celle qui permet d’atteindre ses objectifs sans avoir à se battre ». Les dirigeants chinois du XXIe siècle ont parfaitement retenu la leçon. Quant à la France et à l’Europe, nains politiques alors que leur puissance économique leur permettrait encore de peser sur les affaires du monde, on aimerait qu’ils fassent leur la citation du philosophe Gaston Berger pour qui « regarder l’avenir le bouleverse ».

Regarder l’avenir, pour les Français et les Européens, pourrait se traduire par deux types d’actions :

● sur le plan économique, la mise en place d’un protectionnisme européen : le libre-échange ne profite aujourd’hui qu’aux sociétés chinoises d’une part, aux très grandes entreprises occidentales d’autre part, toutes deux championnes du lobbying…
Mais pour les petites entreprises européennes, les salariés européens, il signifie concurrence déloyale ou destruction d’emplois. Notre position sur ce point est donc claire : nous n’avons pas à financer la croissance chinoise ou à renforcer la concentration des pouvoirs au profit des actionnaires des TGE (très grandes entreprises).

● sur le plan stratégique, apprenons à jouer au go, ou plutôt redécouvrons les « alliances de revers » : c’est de la Russie et surtout de l’Inde que la France et l’Europe doivent se rapprocher. Cette dernière présente de surcroît deux avantages : d’une part c’est une démocratie, d’autre part nous n’avons pas avec ce pays de contentieux ou de point de tension structurel (type fourniture de gaz ou de pétrole).
Hélas, en janvier 2008, notre omniprésident, qui se targue d’avoir une vision politique à long terme, expédie en 39 heures une visite d’État en Inde qui devait initialement durer 5 jours, absence de Carla (pas encore Mme Sarkozy) oblige… ou quand la comtesse de Castiglione mène Badinguet par le bout du nez…

     
Lundi
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