Quatre enjeux pour l’Europe
Dimanche, mai 3rd, 2009À cinq semaines des élections européennes, la campagne n’a pas véritablement démarré. On perçoit l’impuissance et le manque d’intérêt des partis à mobiliser sur ce thème, peu porteur électoralement et dans lequel les Français ne se « projettent » pas. Tous – élus et électeurs – font semblant de croire que les décisions se prennent encore à Paris alors qu’un nombre croissant de pouvoirs ont été, en parfaite connaissance de cause et en toute lucidité, transférés à Bruxelles et Strasbourg.
Cet « évitement » d’une réalité est d’autant plus préjudiciable que l’Europe – les États européens et l’Union européenne – affrontent une crise dont seuls les premiers signes sont déjà perceptibles. De plus, nous allons être confrontés dès demain – a fortiori dans les cinq prochaines années – à quatre dossiers particulièrement difficiles auxquels l’absence de réponse, au niveau européen, sera préjudiciable aux États membres. Quels sont ces dossiers ?
Premier dossier : l’écroulement du système dollar
1 mois, 6 mois, 2 ans ? Peu importe, sa fin est déjà programmée (voir article Le jour où le dollar s’efffondrera). Ce qui ne l’est pas, c’est la position que prendront les Européens lors de cette crise et la façon dont ils vont la préparer. Schématiquement, l’Union européenne et les États européens disposent de deux options :
● soit ils soutiennent jusqu’au bout le système dollar, cherchant à le rafistoler jusqu’à la corde et soutenant l’Administration américaine (laquelle a, notamment dans cette optique, déjà placé ses « pions » en Europe : Brown, Sarkozy, Berlusconi…) ;
● soit ils « larguent » le dollar et bâtissent une position commune avec des pays comme la Chine et le Brésil qui imaginent déjà l’après-dollar : DTS, panier de monnaies, nouvelle devise internationale, rôle du FMI… tout est à définir.
Plus le temps passe, plus il est urgent que les politiques européens se préparent à choisir entre l’une ou l’autre option, plus il est nécessaire que les citoyens européens soient conscients des enjeux en cause.
À cette occasion, un réexamen de la situation du franc CFA, indexé sur l’euro, serait judicieux, tant pour notre crédibilité que pour actualiser et moderniser les relations avec le continent africain.
Deuxième dossier : le protectionnisme européen
Face aux turbulences économiques actuelles et à venir, à l’anarchie qui risque fort de régner bientôt dans le domaine monétaire, une question essentielle : l’Europe doit-elle ou non mettre en place des barrières pour se protéger ? (voir article Le divorce européen)
Les raisons qui peuvent y pousser ? Combattre le dumping économique, réduire le nombre de délocalisations, préserver et améliorer ce qui caractérise encore les États européens :
• des services publics dignes de ce nom (enfin, pas tous, mais si on les compare aux services publics chinois, américains ou brésiliens, ce sont des modèles !) ;
• un modèle démocratique qui s’efforce de « tenir la route » face à une nouvelle puissance mondiale, la Chine, dictature sans aucune tradition démocratique, qui se comporte déjà comme une puissance impérialiste « classique » à l’extérieur, notamment en Afrique – corruption des élites locales, pillage des matières premières – comme à l’intérieur – exploitation sans vergogne de la paysannerie chinoise transformée en sous-prolétariat urbain…
Troisième dossier : la défense européenne
Va-t-on – ou plutôt veut-on – la mettre en place ou l’OTAN en tiendra-t-il lieu ? (voir article OTAN : tout ce qu’on vous cache) Quid de l’arme nucléaire ? (voir article Quelle autonomie stratégique pour la France ?) Nous avons déjà abordé ces questions dans les deux articles précités mais, très concrètement, la question se pose en ces termes : qui, en Europe, a aujourd’hui le courage politique de porter ce dossier ?
Quatrième dossier : l’élargissement et la construction politique
Les deux vont de pair : plus on élargit, moins la construction politique est possible. Depuis 20 ans, le débat a été insidieusement tranché en faveur de l’élargissement, l’objectif affiché des Britanniques (influence américaine oblige…) étant de faire de l’Union européenne une vaste zone de libre-échange sans réelle consistance politique.
Avec le repli programmé de l’empire américain, l’Union européenne peut-elle se contenter d’être un géant économique, la première puissance économique de la planète, et un nain politique ? Est-ce d’ailleurs l’intérêt actuel des États-Unis ? Face à la Chine, puissance montante qui va, par étapes, les dépouiller de leur rôle de leader mondial, ils ont peut-être, pour la première fois depuis 1945, plus besoin de véritables alliés que de vassaux.
En marge de ces différents dossiers, il en existe un cinquième : l’axe franco-allemand, ou plutôt l’union franco-allemande. En termes de PIB (l’indicateur qui reflète classiquement la puissance économique), l’Allemagne et la France, prises conjointement, constituent la troisième puissance économique de la planète, derrière les États-Unis et la Chine, mais devant l’Inde et le Japon. Une politique totalement concertée permettrait à ces deux pays de jouer un véritable rôle de grande puissance.
C’est dans les périodes de crise, de trouble, de transition, que les cartes peuvent être rebattues et des initiatives fortes entreprises. C’est donc maintenant qu’un engagement fort en faveur de l’union franco-allemande, dont les modalités restent à préciser, devrait être entrepris.
Il est malheureusement à craindre que le locataire actuel de l’Élysée n’ait ni l’envergure ni la maturité psychologique suffisante pour entreprendre un tel chantier : une telle ambition suppose en effet de savoir donner pour bâtir un avenir commun, d’être prêt à échanger, négocier, concéder, non de vouloir à tout prix imposer son point de vue et être au premier rang sur la photo.
Paul Claudel disait qu’« En Allemagne, les médiocrités s’additionnent. En France, les supériorités se neutralisent ». On pourrait ajouter qu’en France les médiocres se croient souvent supérieurs.
Lundi
© La Lettre du Lundi 2009