L’alternative stratégique

Le constat est d’une banalité affligeante : le grand gagnant des élections européennes, c’est l’abstention. 58 % en France,  64 % aux Pays-Bas, pour culminer à 75 % en République tchèque, le meilleur élève de la classe étant Malte avec - seulement, pourrait-on dire - 21 % d’abstention (tous résultats à confirmer). La moyenne européenne reflète cette triste réalité : plus d’un Européen sur deux ne s’est pas déplacé à l’occasion de cette consultation électorale qui - qu’il le veuille ou non - engage son avenir.

Les raisons de cette indifférence, de ce désamour ? Nous avons essayé de les analyser (voir Le divorce européen), montrant que, malgré l’importance des enjeux (voir Quatre enjeux pour l’Europe) et l’importance « objective » des décisions prises par le Parlement européen (voir Poursuivre le chemin ou changer d’Europe ?), les éléments purement rationnels ne suffisent pas à susciter l’adhésion et l’enthousiasme.

Cet écart entre l’importance des décisions prises au niveau européen - notamment sur le plan économique - et l’attitude désabusée et indifférente des électeurs emporte une conséquence majeure : aujourd’hui, sans soutien populaire, sans volonté politique émanant du peuple, l’Europe politique à 27 est en état de coma dépassé. Pour asseoir la légalité européenne, il n’existe pas de légitimité populaire solide. Prétendre le contraire relève de la méthode Coué, de l’aveuglement, mais pas d’une analyse politique qui prend en compte un élément déterminant : la volonté des peuples.

Que nous enseigne cet échec ? Deux éléments essentiels.

Premier enseignement : « Le pouvoir vient d’en haut, la confiance vient d’en bas » disait cyniquement Sieyès. Avec l’Europe, la confiance n’est jamais venue, avant tout parce que cette Europe-là a été perçue comme un instrument au service des plus forts, un pouvoir d’en haut et rien d’autre, un outil contrôlé et manipulé par une élite qui en a tiré, à son seul profit, avantages et privilèges.

Toute construction politique déconnectée du « pays réel », considérée comme fonctionnant au profit de quelques-uns, imposée et subie plutôt qu’expliquée et argumentée, est vouée à l’échec. Il faut qu’une décision politique entraîne une évolution positive, rapidement perceptible et identifiable dans la vie de tous les jours pour que la confiance se crée, pour que les citoyens deviennent un élément moteur et non un frein.

Second enseignement : Babel fait peur, indiffère ou agace. 27 pays, 23 langues, les Européens ne se reconnaissent pas, ne se « projettent » pas, ne font pas confiance à un ensemble aussi disparate, insaisissable, aux contours que l’on ne perçoit pas. La grenouille européenne a voulu se faire aussi grosse que le bœuf américain, dans un contexte politique et culturel totalement différent.

Alors, quelle solution pour peser encore au XXIe et au XXIIe siècle, pour jouer encore en première division avec les États-Unis, la Chine, l’Inde, le Brésil et la Russie ?

Pour répondre à cette question, procédons par étapes.

Premier constat : aujourd’hui, en Europe et, a fortiori, dans le monde, le poids de la France est très relatif. La France est une grande nation européenne mais elle ne peut ni contraindre ses partenaires communautaires à l’action contre leur gré, ni opposer un veto crédible et durable à une décision commune des 26 autres.

Second constat : l’Allemagne est à peu près dans la même situation. Je dis bien « à peu près » car l’Allemagne est beaucoup plus solide et crédible que la France sur le plan économique. Par contre, comparée à celle de la France, son agriculture est faible (grosso modo les 2/3 de la production française) et, surtout, son poids diplomatique et militaire est inférieur à celui de la France : elle ne dispose ni de l’arme nucléaire, ni d’un siège permanent au Conseil de sécurité.

Alliées, ou plutôt parfaitement coordonnées, unies, soudées l’une à l’autre, l’Allemagne et la France disposent d’un poids considérable : troisième économie mondiale, devant l’Inde et le Japon, exportatrices dans les domaines industriel et agro-alimentaire, arme nucléaire, siège permanent au Conseil de sécurité, zones d’influence complémentaires (Europe de l’Est pour l’Allemagne, portions du bassin méditerranéen et de l’Afrique pour la France). En politique, 1 + 1 ne font pas 2 mais 3 ou 4 quand on sait utiliser l’effet de levier.

Alors, l’axe franco-allemand ou plutôt l’union franco-allemande ? Oui, bien sûr, c’est le seul chemin crédible et raisonnable pour ces deux pays s’ils souhaitent encore jouer un rôle, disposer d’une certaine autonomie de décision et être capables d’initiatives politiques crédibles dans les 50 prochaines années.

Mais, pour que cette initiative s’enclenche et réussisse, encore faut-il éviter de tomber dans les pièges et écueils de la construction européenne à 27, décrits ci-dessus. Ne répétons pas à deux les erreurs que nous avons faites à 27.

De plus, pour mettre en place cette stratégie d’influence pacifique, encore faut-il une vraie volonté politique d’un vrai chef d’État français… c’est aujourd’hui loin d’être le cas.

Concrètement, que faire ? C’est ce que nous allons, très modestement, tenter d’explorer dans les prochains mois, au fil d’une série de billets hebdomadaires consacrés à ce thème : des pistes de réflexion, des propositions concrètes opérationnelles, auxquelles nous vous convions à contribuer. Notre souhait est de lancer le débat, d’ouvrir un chemin, de penser les conditions d’une « sortie par le haut » de l’impasse politique dans laquelle nous nous trouvons.
  
  
Lundi
© La Lettre du Lundi 2009

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