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Le faux-pas de Catilina

Dimanche, janvier 31st, 2010

Sarkozy a donc décidé, par procureur de la République interposé, de faire appel de la décision de justice qui laissait Dominique de Villepin sortir libre du prétoire dans l’affaire Clearstream. Nous ne commenterons pas dans ce billet cette instrumentalisation, par les deux parties d’ailleurs, de la justice, pour nous concentrer sur les raisons et les conséquences « politico-politiciennes » de cette décision.
  
Saluons tout de même au passage le travail des juges qui, dans ce type d’affaires, sont soumis à des pressions considérables. Leurs décisions, qu’ils essaient de baser sur le droit, sont commentées et déformées par tout un personnel politique qui ne considère les magistrats, selon les circonstances, que comme des « emmerdeurs » ou des outils pour abattre l’adversaire. Après cette nécessaire parenthèse, revenons au cœur de notre sujet.
  
Pour quelles raisons Sarkozy a-t-il effectué un tel choix ? Deux éléments ont, selon nous, pesé lourdement dans sa décision.
  
En premier lieu – c’est une évidence - le calcul politique. Sarkozy veut que Villepin patauge le plus longtemps possible dans la boue de l’affaire Clearstream et a fait sienne la fameuse formule : « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose. »
  
L’objectif est d’avilir Villepin, avec d’une part la quasi-certitude de le « ligoter » politiquement jusqu’au prochain procès – compte tenu de cette épée de Damoclès, il ne peut pas représenter d’ici là une alternative crédible à Sarkozy pour les élus et électeurs de la droite - d’autre part l’espoir de le voir condamné, même à une peine légère. Pour Sarkozy, ce serait un soulagement inespéré.
  
C’est là que nous découvrons la seconde raison – la véritable diront certains – de cet acharnement : la peur, génératrice de haine. Sarkozy craint Villepin, crainte irrépressible qui se traduit par une agressivité sans bornes Je le pendrai à un croc de boucher », disait-il de l’ancien Premier ministre) et par une haine pathologique. Pour mieux comprendre les ressorts psychologiques de ce Catilina des temps modernes, il est tout à fait instructif de relire le dossier que consacra à Sarkozy le journal Marianne dans son édition du 14 avril 2007, avant la Présidentielle. Tout y est dit, tout est vrai et tout reste d’actualité.
  
Ainsi la remarque d’un ancien ténor de l’UMP : « Jamais un leader politique n’avait aussi systématiquement pris son pied à assassiner, les unes après les autres, les personnalités de son propre camp pour, après le carnage, rester seul entouré de ses chaouches. » C’est un expert qui l’affirme…
  
De la part de Sarkozy, ces déversements de haine et cet étalage de rancœur se doublent de surcroît de lâcheté : il a laissé tomber Fillon pour les régionales, créant par avance les conditions pour le clouer au pilori en cas de défaite sévère de la droite. Après avoir multiplié les rodomontades à l’occasion de ces élections, le prince-général se défile devant « l’ennemi » et se réfugie dans son palais.
  
Sur le plan politique, quelle pourrait être la conséquence de cet acharnement, de cette volonté systématique de détruire ? Sans doute la plus grave division que la droite ait connue depuis une trentaine d’années, quand giscardiens et chiraquiens s’étripaient au grand jour, n’hésitant pas à favoriser l’adversaire – Mitterrand en l’occurrence – plutôt que de voir gagner le rival de leur propre camp.
  
La révolte va donc gronder dans le camp de la droite. Les députés et élus de base le savent bien : la situation sociale est catastrophique, les chiffres du chômage « bidonnés » à l’extrême pour faire apparaître des « embellies » aussi illusoires qu’éphémères. Ces mêmes députés et élus sont donc à la recherche d’une alternative à droite : Villepin ne fait bien sûr pas l’unanimité mais c’est une porte de plus qui est en train de se fermer.
  
Si l’on ose une comparaison historique, une partie de la classe politique de droite aimerait bien disposer d’un Louis-Philippe si Charles X était renversé, afin d’éviter que les « rouges » ne prennent le pouvoir. Ces « modérés » de droite vont donc de plus en plus s’opposer aux « ultras » pro-Sarko, prêts à suivre le prince dans tous ses excès et toutes ses folies.
  
Cette division de la droite peut-elle profiter à la gauche ? Difficile de répondre à une telle question. Elle peut espérer « cartonner » aux régionales mais, compte tenu de son précédent succès à ces élections, la barre est déjà placée très haut. Quant aux chances de réussir à la présidentielle, la réponse tient aujourd’hui de la divination…
  
Ce qui semble cependant fort possible dans cette partie d’échecs, c’est que la stratégie mise en œuvre par Sarkozy pourrait bien se retourner contre lui : en voulant achever Villepin, il va aggraver les divisions dans son propre camp et donner ainsi une chance à la gauche de revenir « aux affaires » en 2012. À elle de relire Cicéron afin de montrer l’intelligence politique nécessaire pour tirer le meilleur parti du faux-pas de Catilina.
  
  
Lundi
© La Lettre du Lundi 2010