Pire qu’un crime


« C’est pire qu’un crime. C’est une faute. » La célèbre phrase, prononcée à l’occasion de l’assassinat du duc d’Enghien sur ordre de Napoléon Ier, s’applique parfaitement à l’action de piratage menée par les commandos israéliens contre des navires tentant de forcer le blocus décrété unilatéralement par Israël pour isoler la bande de Gaza.

Crime assurément. Neuf morts dans un assaut qui viole nombre de règles du droit international, perpétré contre des bateaux non armés, dans une débauche de violence qui s’apparente à une action terroriste.

Faute politique évidemment. Une fois de plus, en se comportant comme un « État-voyou », Israël fait la quasi-unanimité contre lui au sein de la communauté internationale. Il voit également s’éloigner un allié de poids, la Turquie, et attise un peu plus (s’il en était besoin !) la haine du monde arabe à son encontre.

Pourquoi ? Quel calcul politique derrière cette décision ? Quelle explication rationnelle peut expliquer un tel comportement ?


Des raisons rationnelles ?

Si explication rationnelle il y a, il faut peut-être la chercher du côté de la politique intérieure israélienne. Au sein de son gouvernement et vis-à-vis de l’opinion publique israélienne, le Premier ministre, Benyamin Netanyahou, envoie constamment des signaux de « fermeté » à l’égard des Palestiniens en général et du Hamas, qui détient la bande de Gaza, en particulier. Il doit donner des gages à ses alliés d’extrême-droite des partis Shass ou Israël Beytenou qui ont fait de la haine anti-arabe leur fonds de commerce électoral.

Cette explication est-elle suffisante ? Sans doute pas si l’on considère qu’à de très rares exceptions près, quel que soit le Premier ministre ou la formation au pouvoir, ce type de comportement du gouvernement israélien est devenu monnaie courante.

En effet, dès que la situation entre Palestiniens et Israéliens fait mine de s’améliorer, dès que l’espoir d’une esquisse de dialogue semble voir le jour, un « incident » – le plus souvent d’origine israélienne – remet tout en cause et accroît un peu plus les tensions entre les deux communautés. On observe ainsi non seulement l’incapacité de sortir, mais surtout la volonté de rester dans un cycle perpétuel de violence, de haine, de dissensions, de ressentiments.

À ce niveau, il ne s’agit plus d’un calcul politique : tout « bon » politique essaierait, selon les circonstances, de temporiser, de prendre l’initiative, de diviser le camp adverse, voire de rallier certains « ennemis » à sa cause. Israël fait exactement le contraire : sa violence, ses excès et ses crimes, son refus de toute négociation sérieuse, ont pour conséquence et pour objectif de « radicaliser » les Palestiniens, de rendre chaque jour un peu plus impossible la mise en place d’un accord politique durable et mutuellement accepté.

Si ce n’est par calcul politique « intelligent », la raison d’une telle attitude est alors vraisemblablement plus profonde, plus « culturelle ».


Des raisons « culturelles » ?

Faut-il aller les chercher du côté de la notion de « peuple élu » ? Compte tenu de l’influence grandissante des mouvements religieux traditionalistes en Israël, des phrases du Deutéronome comme « L’Éternel, ton Dieu, marchera lui-même devant toi, il détruira ces nations devant toi, et tu t’en rendras maître. Josué marchera aussi devant toi, comme l’Éternel l’a dit » sont désormais prises au pied de la lettre.

Ordonnés par Dieu, l’occupation des terres palestiniennes, la soumission ou le massacre de ses habitants, deviennent parfaitement « légitimes » aux yeux d’une part croissante de la population israélienne.

On ne se soumet plus au droit des hommes, puisque l’on n’a plus de comptes à rendre qu’à Dieu. « Si obsédés par leur dieu qu’ils ont négligé l’humain » : cette phrase que Marguerite Yourcenar prête à Hadrien dans ses Mémoires reflète parfaitement le « péché originel » d’Israël. Quand un État est fondé par et pour un groupe religieux et est donc, par essence, théocratique, la raison et l’humanité disparaissent pour laisser la place au dogmatisme et à l’intolérance.


Et demain ?

Avant de s’interroger sur le futur, un dernier regard vers le passé. Vous trouverez ci-dessous un lien vous permettant de visionner la conférence de presse du Général de Gaulle du 27 novembre 1967 au cours de laquelle il aborde la question d’Israël et de la Palestine, quelques mois après la guerre des Six Jours.

Plus de quarante ans après, cette vidéo est d’une stupéfiante actualité, tant en ce qui concerne les motivations du peuple juif (« Certains même redoutaient que les Juifs, jusqu’alors dispersés, mais qui étaient restés ce qu’ils avaient été de tout temps, c’est-à-dire un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur, n’en viennent, une fois rassemblés dans le site de son ancienne grandeur, à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu’ils formaient depuis dix-neuf siècles ») que la description d’une situation qui perdure depuis (« Israël ayant attaqué, s’est emparé, en six jours de combat, des objectifs qu’il voulait atteindre. Maintenant, il organise, sur les territoires qu’il a pris, l’occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions, et il s’y manifeste contre lui la résistance, qu’à son tour, il qualifie de terrorisme »).

Quant on sait ce que signifiaient pour de Gaulle les termes « occupation » et « résistance », on ne peut s’empêcher d’y voir un parallèle avec une période de l’histoire de France où il incarnait cette même résistance. Seul son pronostic selon lequel le règlement de la guerre du Vietnam permettrait de résoudre le conflit au Proche-Orient s’est avéré erroné.



Et demain ? Une autre phrase d’Hadrien, « Dans tout combat entre le fanatisme et le sens commun, ce dernier a rarement le dessus » ne nous incite guère à l’optimisme. Des peuples qui se haïssent, des armes nucléaires à Tel-Aviv et, demain, à Téhéran, une religion prise au pied de la lettre qui pousse au jusqu’au-boutisme comme à Béthar, à l’intolérance et à l’arrogance : il y a malheureusement plus de probabilités que le triangle Beyrouth-Amman-Gaza soit vitrifié plutôt qu’en paix avant la fin de ce siècle.


Lundi
© La Lettre du Lundi 2009

5 Responses to “Pire qu’un crime”

  1. François Says:

    Excellent, ce rappel de l’analyse prémonitoire de de Gaulle !
    François

  2. Laury Says:

    Bonsoir a tous quel visionnaire ce Général De Gaulle ,je ne sais si au vue
    des évènements les Sionistes non pas suivie exactement ce qu’il a prédit ??
    Je pense que malheureusement la “vitrification” sera tôt où tard la seul
    solution… (j’ai volontairement supprimé la fin du commentaire, les appels à la haine n’ayant pas de place sur ce blog. Lundi)

  3. Frank SLAM Says:

    un peu lapidaire et un peu unilatérale comme vision, notamment quand vous énoncez “un « incident » – le plus souvent d’origine israélienne – remet tout en cause”….!!! Combien d’occasions ratées par les Palestiniens (reconsidérez le parcours d’Arafat…), combien de mains tendues non saisies !!!
    Malheureusement, les torts dans cette triste histoire sont bien partagés par les deux camps et, même si j’ai du mal avec la politique israëlienne ces dernières années, il me semble important de s’en souvenir et dangereux de ne pas le faire

  4. Yves LOGETTE Says:

    Est-on sûr que cette célèbre phrase ” C’est pire qu’un crime, c’est une faute ” soit de NAPOLEON ?
    Certains l’attribuent à TALLEYRAND ou à FOUCHE’ et elle aurait été prononcée par A. BOULAY, député de la Meurthe, au Conseil des Cinq Cents, après l’enlèvement et l’exécution du Duc d’Enghien.

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