2011 : le temps des perspectives
Dimanche, janvier 2nd, 2011
Il est toujours délicat de vouloir jouer les Pythie, a fortiori les Cassandre, lorsqu’il s’agit de tracer des perspectives pour l’année qui s’annonce. Sans indiquer avec précision que tel ou tel événement se produira en 2011, quelles peuvent être les tendances « lourdes » de l’année qui s’annonce ?
Un élément doit être constamment présent à notre esprit lorsque nous essaierons d’anticiper puis de décoder les événements de 2011 : l’élection présidentielle américaine qui se déroulera en novembre 2012. Les Républicains, dont l’aile droite domine aujourd’hui le parti, notamment par le biais du mouvement Tea Party, feront tout pour reprendre la Maison Blanche et faire chuter Obama, quitte à jouer les pompiers incendiaires en accélérant ou en favorisant le déclenchement de crises (sur les devises ou la dette publique, par exemple) qui feraient apparaître Obama comme incapable de les gérer correctement.
Vers une « faillite » programmée ?
En ce sens, on pourrait s’attendre à ce que les marchés perdent confiance dans la « signature » du gouvernement des États-Unis… ou d’autres États occidentaux. En effet, tout est en place pour le feu d’artifice : la dette publique américaine approche aujourd’hui les 14 000 milliards de dollars, est en augmentation constante et va continuer de croître, compte tenu notamment des exemptions fiscales concédées aux Républicains par l’administration Obama après leur victoire aux élections de novembre 2010.
Les marchés pourraient donc commencer à douter : cette montagne de dettes sera-t-elle un jour remboursée ? Doit-on continuer à prêter ? On « découvrira » alors que les « Chinois » font tout depuis deux ans pour réduire leur dépendance à l’égard de la dette américaine. On parlera rééchelonnement, menaces ou craintes de ne pas tout rembourser, bref une situation confuse qui pourrait engendrer deux types de conséquences.
En premier lieu, des conséquences politiques internes aux États concernés : montée de la peur, donc du populisme, débats extrêmement tendus, postures messianiques ou salvatrices de certains hommes politiques qui voudront apparaître comme le recours ou la solution miracle… en résumé, les conditions seront réunies pour que la passion l’emporte sur la raison.
En second lieu, dans la coulisse, les « vraies » négociations débuteront entre les représentants des États et le lobby de la bancassurance, avec sur la table l’équation suivante : « Vous n’êtes plus capables de rembourser tout ce que nous vous avons prêté. Alors que comptez-vous faire ? Que nous proposez-vous en échange ? »
À quelques nuances près, on devine déjà la réponse de la majorité des hommes et femmes politiques, en tout cas celle que donneront les Républicains américains ou, plus près de nous, le couple Sarkozy - Strauss-Kahn : « Accordez-nous une remise de dette partielle et nous nous engageons d’une part à ne plus accumuler les déficits, d’autre part à vous céder à bas prix les plus beaux morceaux du patrimoine de l’État, enfin à mettre en place une législation encore plus favorable à vos intérêts. »
Dans ces conditions, on verra se mettre en marche – ou plutôt s’accélérer – des évolutions du type de celle que nous avons décrites dans 2050 : l’odyssée du servage, probablement à un rythme encore plus rapide que celui initialement imaginé par Standard & Poors.
lourde de conséquences…
Ce déclin des États occidentaux et, en premier lieu, de l’« empire » américain, va entraîner une poussée du sentiment anti-occidental dans le monde et le rejet d’un « modèle occidental » considéré comme dépassé, inefficace, vieilli. Pour s’en convaincre, il suffit de relire Le lion devenu vieux, de Jean de La Fontaine : tout y est dit.
Dans ce genre de circonstances, on jette en général le bébé avec l’eau du bain : l’occasion sera trop belle pour tous les régimes autoritaires – Chine en tête mais n’oublions pas les extrémistes religieux ni les « ânes » de toutes origines – de fustiger les systèmes démocratiques en général et la démocratie occidentale en particulier, dénoncée alors comme la cause de tous les maux.
On peut donc s’attendre à voir la Chine, érigée en nouveau modèle, vanter son système économico-politique et, sur le plan militaire, se poser en rivale directe des États-Unis, notamment en mer de Chine et dans le Pacifique.
Et la France ?
Tradition colbertiste et jacobine oblige, la France est a priori mieux « armée » culturellement pour résister aux tempêtes qui s’annoncent. Mais deux éléments pourraient bien venir changer la donne.
En premier lieu, ce que j’appellerai la « sarkoïsation » croissante des esprits, d’ailleurs présente avant l’élection de Badinguet à la présidence : individualisme, communautarisme et anti-intellectualisme en sont les piliers. Ces trois ingrédients favorisent la généralisation du chacun-pour-soi et des réflexes identitaires primitifs : comme on « ne comprend plus rien » aux événements du monde, on tient « les autres » pour responsables de tout ce qui fonctionne mal et on se replie sur soi, accélérant l’émiettement de la société qui n’a alors plus de référent fédérateur (le roi, la nation…).
En second lieu, l’élection présidentielle de 2012. Tout est fait aujourd’hui pour préparer un pseudo-duel Sarkozy – Strauss-Kahn dans lequel la France sera la grande perdante (voir notre billet Bonnet blanc et blanc bonnet) : tous deux se plieront aux volontés de l’establishment bancaire et financier, tous deux sont prêts à brader en cinq ans ce qu’il a fallu cinq siècles pour construire. La recherche, à l’occasion de cette élection, d’une « véritable alternative républicaine », crédible au niveau des idées, de leur mise en œuvre… et de la capacité à emporter l’élection, est donc une nécessité… qui aujourd’hui relève de la quadrature du cercle.
Et les citoyens ?
Sentiment d’un désordre croissant, d’une impossibilité à maîtriser les événements, d’une agitation à la fois vaine et inutile, le « ressenti » général est celui d’un malaise grandissant face à une évolution que l’on ne comprend plus, que l’on pressent funeste d’une manière générale mais dont on voudrait se protéger à titre individuel.
D’où la sarkoïsation des esprits évoquée plus haut. D’où aussi, car le verre n’est pas entièrement vide, des ébauches de réaction parfois maladroites, une volonté de comprendre ce qui se passe ou de réagir, en essayant d’éviter les écueils de la résignation ou du populisme.
On en voit les signes à travers le succès étonnant d’un ouvrage comme Indignez-vous ! par Stéphane Hessel, publié de manière confidentielle par une petite maison d’édition et qui a bénéficié d’un incroyable retentissement à travers le bouche-à-oreille et la blogosphère. Ou à travers l’appel, certes un peu naïf, de Cantona à vider nos comptes en banque afin de mettre à genoux le lobby bancaire. Dans les deux cas, des « pessimistes actifs » refusent de voir couler le bateau sans mot dire et/ou appellent à des formes de résistance, à une autre manière de voir le monde.
Une analyse un peu froide et dépassionnée nous montre cependant que nous sommes ici en présence de jacqueries, pas d’une véritable alternative (voir en ce sens Révolution ou jacqueries ?). Mais elles sont d’une part la preuve d’une lucidité face à la situation et de la volonté de ne pas capituler, d’autre part un pré-requis indispensable pour bâtir « le monde d’après ».
Lundi
© La Lettre du Lundi 2011
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