« Coup de gueule »
janvier 7th, 2012Le texte ci-après n’est pas rédigé dans le ton habituel de La Lettre du Lundi. Il nous a été adressé par un lecteur et nous avons choisi de le publier « tel quel ».
Véritable « coup de gueule », il mêle indignation, cynisme, voire outrance dans un ton sans fard et « politiquement incorrect ». C’est ce qui fait, à notre sens, toute sa force et son intérêt. À vous de juger.
Suite à nos échanges sur le thème du pessimisme, j’ai retrouvé dans mon ordinateur un texte de septembre 2007 que j’avais écrit pour moi tout seul, ou plutôt pour mes contemporains mais sans aucun projet de publication, ce qui revient au même. C’est pourquoi il se termine de façon abrupte, mais il ne me semble pas pertinent de le modifier quatre ans plus tard.
Vincent Trédec
Je voudrais faire partager ma vision du monde, où tout est inter-relié : l’idéologie néo-libérale qui n’est qu’un totalitarisme capitalistique déguisé en théorie économique ; les statistiques de la délinquance et de la drogue ; certaines pratiques de cette délinquance (l’enlèvement contre rançon, la vente d’enfants entiers ou par morceaux) ; les intégrismes religieux et leur inévitable corollaire, le terrorisme ; la déconnexion de la sexualité et de la reproduction ; la culture, je préférerais dire la cultivation systématique d’un individualisme déglingué (écoles pour devenir célèbre et autres télé-réalités) ; le garrotage non moins systématique des comportements de citoyenneté, avec la réduction de la démocratie au suffrage universel (mais pas question de séparer les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire ; pas question d’une vraie liberté de la presse ; pas question que l’institution judiciaire ait les moyens de faire respecter la Justice…). Je terminerai provisoirement cette liste avec le refus des pays développés de réduire assez vite leurs pratiques polluantes et destructrices de la biosphère.
Pour moi tous ces phénomènes sont reliés les uns aux autres d’une façon si évidente que je reste pantois que tout le monde ne le voie pas : comment font-ils pour ne pas le voir ?
C’est aussi que, pour moi, tous les liens entre ces phénomènes aboutissent au même carrefour, et que ce point d’origine c’est… la prolifération de l’espèce humaine.
J’ai tout dit en disant cela, mais je suis constamment sidéré par l’aveuglement de mes contemporains sur cette prolifération et ses conséquences. Je finis par croire qu’ils ne veulent pas le voir parce que ça les contraindrait à voir que l’idéologie néo-libérale a intégré cette prolifération dans ses fondements cachés et se développe sur l’hypothèse implicite que la moitié au moins des humains doivent crever puisque inutiles.
Vous me croyez fou ? N’avez-vous pas lu que les théoriciens du totalitarisme libéral croient que les pauvres sont pauvres parce qu’ils sont nuls ? Que n’importe qui peut (a le droit de) devenir riche et que donc ceux qui restent pauvres l’ont bien cherché. Que les riches sont riches parce qu’ils sont intrinsèquement supérieurs aux pauvres (sur toutes sortes de critères). Que ces supériorités étant héréditaires, il est normal que les hommes nés dans la richesse restent riches tandis que peu d’hommes nés parmi les pauvres ont les qualités pour devenir riches. Que l’État-Providence et toutes les protections sociales ont le tort de contrarier la nature et d’empêcher le jeu harmonieux de la sélection naturelle… ?
Oh ! Pardon ! Jusqu’ici je n’avais écrit que des choses déjà écrites par des théoriciens de la prétendue science économique, mais avec les mots sélection naturelle, je déborde : en général ils évitent ces gros mots. Ils évitent de dire que leur vision de l’inégalité des hommes conduit logiquement à l’élimination des pauvres, de tous les pauvres, fussent-ils des milliards.
J’entends votre objection : c’est stupide, dites-vous, ils ont besoin de consommateurs. Bien sûr ! Mais dans combien de temps ? Asseyez-vous sur la lune et regardez la terre : c’est plein de pauvres en Amérique et plein de pauvres en Asie. Plein de pauvres aussi en Afrique. Mettez-vous à la place des penseurs du totalitarisme libéral… ou plutôt, permettez-moi de dire tout haut ce que je crois qu’ils pensent tout bas.
« Les Africains : ce sont des primitifs, leur état de civilisation les rend incapables de s’adapter à la nôtre. Même comme consommateurs, on n’a rien à attendre d’eux. Laissons faire le sida, les guerres civiles et les sécheresses, l’Afrique va se vider et on pourra s’y installer de façon utile.
« Les sud-américains : d’origine chrétienne, ils font partie de nous. L’économie fera son travail d’élimination des plus faibles, et laissera une population réduite de vrais consommateurs.
« Les Asiatiques : la plupart d’entre eux, civilisés par le taoïsme et le bouddhisme, puis par l’islam, sont bons à mettre au travail. Dans un premier temps ils feront des produits qui seront consommés chez nous, en Occident, puis, à mesure que se développera chez eux une classe moyenne, ils deviendront eux aussi consommateurs. Il reste ça et là quelques peuplades archaïques qui occupent inutilement des forêts très utiles, elles disparaîtront tout naturellement.
« Restent les nord-américains et les Européens. En Amérique du nord, on est encombrés par les noirs. Heureusement, ils sont nuls, donc pauvres ; et, rien qu’en cessant de les maintenir artificiellement par des stupides lois sociales, on résoudra déjà en grande partie le problème. Et puis la recherche génétique, si généreusement financée par la charité publique émotionnellement sollicitée (téléthon), finira bien par nous trouver un truc qui s’accroche au gène de la négritude et stérilise les gonades…
« Pour les Européens, c’est plus compliqué. Les nouveaux Européens, ceux des pays pauvres de l’Est, peuvent être comparés aux Asiatiques : en travaillant, en produisant des produits consommés dans les pays riches, ils peuvent s’enrichir suffisamment pour devenir à leur tour consommateurs. Mais les anciens Européens posent problème.
« Les habitants des pays qui ont créé la civilisation occidentale ont été pervertis par les Lumières et le marxisme, qui les ont amenés à l’État-Providence. Ils ont pris l’habitude de vivre aux crochets de la collectivité et trouvent normal d’être payés à ne rien faire. On peut espérer que ceux qui sortent actuellement de l‘école seront récupérables, mais ceux qui sont nés il y a trente ou quarante ans ne le sont pas. Et il n’est pas sûr qu’on puisse se contenter d’attendre leur disparition.
« De ce point de vue, les progrès de la médecine sont extrêmement dangereux s’ils doivent être appliqués à tout le monde. Une société ne peut pas rester dynamique avec un énorme pourcentage de vieillards en bonne santé. La médecine, comme le travail, l’éducation et tout ce que les vieux Européens appellent services publics, doivent être mis sur le marché. C’est le seul moyen de ne pas maintenir artificiellement en vie des gens inutiles et coûteux.
« Si l’accès à l’éducation, l’accès au logement, l’accès à la médecine, l’accès au travail, relèvent du marché, et si on supprime cette détestable habitude de payer les gens à ne rien faire, alors la population s’assainira d’elle-même par l’élimination naturelle des plus inaptes. »
En somme, le refus de mes contemporains de se poser clairement le problème de la prolifération de l’espèce, conduit à laisser-faire le totalitarisme libéral. Il s’en occupe activement et les solutions qu’il met en œuvre seront efficaces.
Évidemment, ils ne le crient pas sur les toits ! Ils ne tiennent pas à réveiller le chat qui dort ! Au contraire, on a de grandes organisations dont tout le travail est de le maintenir endormi : les télés d’abord, mais aussi les partis politiques dont c’est devenu la fonction principale, « à l’insu de leur plein gré ». C’est ainsi que, depuis la chute du mur de Berlin, partis de droite et partis de gauche font la même politique et qu’ils sont tous aujourd’hui pour le OUI à une Constitution européenne qui vise à rendre le totalitarisme libéral obligatoire.
Ainsi se terminait ce « coup de gueule » de 2007. Aujourd’hui, j’aimerais juste revenir sur cette idée folle que les « lois » de l’économie seraient des lois « naturelles »…
Ils se sont donné beaucoup de mal pour donner à leur économie un statut de science : des chaires universitaires, des bibliothèques et même un ersatz de prix Nobel. En y introduisant de la mathématique, ils ont même essayé de la faire passer pour une science dure, une science de la nature. Et tous ceux que ça arrangeait y ont cru. En effet, si l’économie est une affaire « naturelle », alors les rapports de force y sont inévitables et les lois de la sélection naturelle doivent s’y appliquer[1]. Comme disait la bien nommée Dame de Fer : TINA ! There Is No Alternative.
Or c’est tout à fait stupide : il n’y a pas d’économie dans la nature, il n’y a d’économie que parmi les hommes et le propre de cette espèce est d’être capable de surmonter, dépasser, détourner les lois naturelles. Toutes les lois « naturelles » mises en évidence par les sciences « dures » régissent des rapports de forces. Du noyau de l’atome au métabolisme des êtres vivants, tous les phénomènes naturels mettent en présence des forces qui interagissent et produisent les transformations de la réalité. Toutes les espèces animales sont plongées dans cet univers de forces et y luttent pour leur survie. L’espèce humaine aussi, mais…
MAIS… l’espèce humaine est capable d’empêcher les forces naturelles de s’exercer. Empêcher un objet de tomber. Empêcher la pourriture de détruire la nourriture. Empêcher un fort d’abuser d’un faible. Garder en vie un vieillard en le nourrissant alors qu’il a cessé d’être utile. Prétendre que l’espèce humaine doit rester totalement soumise aux rapports de forces, c’est nier sa spécificité et la ramener vers son animalité.
C’est la position des puissants de notre monde, qui ont banni toute éthique et nient l’humanité de l’homme. Même si, de toute évidence, l’humanité d’aujourd’hui n’est pas capable de s’organiser pour cesser de proliférer, cesser de polluer et détruire la biosphère, l’Homme en tant qu’espèce en est capable. Et le prouvera après que des catastrophes majeures l’auront presque fait disparaître.
S’il en est ainsi, direz-vous, les puissants n’ont-ils pas raison d’activer une sélection des « plus aptes » et la disparition des faibles ? Peut-être… Peut-être est-ce inévitable… Mais alors qu’ils assument et soient cyniques. Qu’ils cessent de se dissimuler derrière des « lois économiques », de dire « on n’y peut rien, c’est la loi naturelle, les pauvres le sont parce qu’ils sont nuls et les riches le sont parce qu’ils sont supérieurs. Il faut laisser faire la nature ».
Qu’ils disent la vérité : « nous sommes les plus forts, vous êtes trop nombreux, on va vous faire crever pour faire de la place. Après, entre nous, on s’organisera. »
Et qu’ils cessent de se prendre pour de bons chrétiens.
Vincent Trédec
© Vincent Trédec pour La Lettre du Lundi
[1] La seule définition de l’économie comme discipline universitaire serait celle-ci : étude des diverses manières qu’ont inventées les hommes dans l’espace et le temps pour produire et échanger des biens et services. Les rapports de forces ne sont évidemment pas absents de ces activités, mais ils n’en sont pas les seuls facteurs.